Quand un déplacement devient une oeuvre d’art

J’ai peur des vieux. Souvent j’aime à dire qu’il y a un âge limite pour commencer l’impro. Et puis… Marie Parent m’a emmené avec elle… rencontrer des vieux, qu’elle fait travailler en impro depuis 2 ans déjà. Des vieux entre 65 et 93 ans… Ça faisait longtemps qu’elle me disait de venir. Mais moi, les vieux…
Il est admis que les vertues pédagogiques de l’impro sur la jeunesse sont remarquables pour le développement de nos chères tètes blondes. Mais qu’en est-il de nos vieux ? Doit-on encore attendre quelque chose d’eux ? Être exigent ? Mais finalement, c’est quoi un groupe de vieux ? C’est ce que je découvre dans ce lieu, en arrivant avec Marie. La Longère à Mordelle en Ille et Vilaine. Un modèle unique en son genre, une sorte de MJC pour les vieux. Un endroit de convivialité et de projet. 
Marie pose avec ce groupe plusieurs questions centrales à notre métier. Forme-t-on les gens ? Et en particulier, à quoi ça sert de former des gens à être improvisateur ? Ou encore, qu’est-ce que l’on doit apprendre quand on est improvisateur ? Devenir improvisateur, ça n’a aucun intérêt en soi. Ça ne sert pas à grand chose… Pourquoi improvise-t-on ? Pour s’exprimer. Mais pour dire quoi ? La spécificité de l’improvisation est d’écrire du théâtre à vue, sur scène. De travailler la matière TEMPS, et ESPACE au présent. De s’inscrire avec force dans l’ici et le maintenant. De mettre à nue l’acte de création artistique. Cette sculpture du temps présent se fait à la vue du public, souvent avec de très beaux outils, mais rarement des oeuvres intéressantes.
Travailler avec des personnes âgées ramène à l’essentiel et à l’urgence. Pas le temps de s’encombrer avec de la technique inutile. On ne formera pas des techniciens, on va créer des artistes. J’emploie le terme « personnes âgées » maintenant, car en fait, tout comme l’enfant, le vieux est une personne… Mais agée :-). Ce n’est pas juste politiquement correct. C’est une réalité objective qui ramène à la particularité de ce public : L’urgence. Avoir quelque chose à raconter. jusqu’au bout, jusqu’au dernier souffle, au dernier pas. Ici et maintenant. Demain il sera trop tard. Peu d’outils. Peu de temps. Art Brut
Marie les fait travailler sur leur(s) mémoire(s). Pas seulement la mémoire physique. La Mémoire, avec un grand M. Celle qui nous raconte les années 50, les films en noir et blanc, les années 70, 80 quand ils avaient 40 ans… la libération de Paris, les bals, les douleurs, la vieillesse, leurs désirs, leurs désillusions, leurs amours… Et c’est la personne dans sa globalité qui apparait sur scène. Séductrice, vivante, mordante, ou sensible. Enfermée dans ce corps douloureux et défaillant. La jeunesse, la vie… Et je les vois. Je ne me vois plus moi, dans ma peur d’être eux un jour, je les vois eux. Si drôles, et si bouleversants. 
Nous travaillons toutes la journée avec Marie, sur la mise en scène d’un spectacle improvisé, s’articulant autour de tableaux liés aux souvenirs, aux émotions. Et puis à un moment, Guy, un homme de 93 ans. Il doit entrer sur scène. Il doit traverser le plateau pour aller s’asseoir face à celle qu’il aimera la scène suivante. 10m. Tellement loin. Tellement dangereux pour cet homme qui a si mal. Et il avance. Lentement. La beauté de l’instant figé. Le théâtre réduit à sa plus simple expression : un déplacement. Un déplacement chargé d’une vie de 93 ans. Un déplacement qui se suffit à lui même. Moment de grâce et de beauté absolue qui échappe à son interprète. Puis il arrive, il touche l’épaule à « son amoureuse » dans un remerciement silencieux et s’assoit en face d’elle.
Depuis, j’ai moins peur des vieux et j’ose les regarder.
 
Publié il y a 17 février 2017 par Christophe Le Cheviller sur Impro-Bretagne

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